Laissons la parole à Francis

Lettre à Arthur
15 mai 2026
Tu vois Arthur, depuis que tu m’as quitté, non je ne devrais pas dire ça, depuis que la vie t’a quitté, c’est elle qui t’a abandonné, toi tu voulais rester et tu es toujours là, justement. Depuis que tu es là sous une forme mémorielle, toujours dans mon cœur et mes pensées, tu continues à m’inspirer.
Je ne regarde plus les gens de la même façon. Autrefois, quand je voyais circuler tout ce monde dans la rue, au sortir du métro, dans les autobus, je me demandais où ils allaient en me disant que chacun·e vaque à ses occupations.
Aujourd’hui, je me dis que tous ces gens ne se contentent pas de s’occuper de leurs affaires, de se rendre à destination, non, en plus iels transportent avec elleux un bagage d’obligations, de souvenirs, d’expériences heureuses ou douloureuses (parfois les deux en même temps), et il m’est impossible de deviner pourquoi certains visages sont épanouis comme d’autres sont ravagés.
Et je me suis vu dans quelques-unes de ces figures que je trouvais bêtes autrefois alors qu’elles sont peut-être le masque involontaire de souffrances comme celles que j’ai dû surmonter en changeant notre rapport physique en rapport de pensée... All the lonely people where do they all belong.*
J’ai aussi appris à relativiser les conseils bien intentionnés des gens qui peut-être ne comprennent pas bien ce que je vis ou peut-être l’ont vécu en en voilant certains aspects.
On me dit de penser moins à toi. Comme si effacer ton apport essentiel à ma personne n’était pas m’amputer des ailes que tu m’as données.
On me dit de moins parler de toi pour ne pas avoir la tristesse toujours présente. Comme si cacher la tristesse la rendait moins forte, comme si parler de tes bonnes actions, de tes réparties spirituelles et de ton sourire charmeur n’était pas propice à enclencher mon sourire.
Tu sais, je vais souvent voir ta photo, mon adorable Arthur, celle où tu trônes au milieu des œillets rouges de la liberté, et cela calme mes élans de tristesse. Ton sourire s’imprime alors sur mes lèvres.
On me dit de me changer les idées. Comme si arrêter de penser à la mort me la ferait mieux accepter. Au contraire, il faut que je me fasse à l’idée. Cela ne peut se réaliser qu’en en parlant sans détour.
Comme le dit Sébastien, mon ami prof de lettres, j’affronte objectivement la réalité subjective de ton décès objectif. Comment pourrais-je faire autrement sans faux-semblant, ce qui serait tout sauf la voie du soulagement.
Le deuil n’est pas une maladie. C’est un handicap. On n’en guérit pas, on s’y habitue. On ne peut pas le dissimuler, juste parfois compenser.
On me dit que je rencontrerai quelqu’un d’autre. Comme si j’en avais envie. Comme si un échange épidermique suffisait à balayer ces décennies où tu m’as construit pièce par pièce.
Tu étais le centre de ma vie. On me dit que c’était une erreur. Mais non, Rien de rien, je ne regrette rien.** Tu es encore au centre de ma vie, car c’est toi qui l’as créée telle qu’elle est maintenant.
On me dit que je dois refaire ma vie. Mais, non, je n’ai qu’à la continuer en faisant des choses que j’aime. Ce n’est pas en devenant un autre que je supporterai ton absence physique. C’est au contraire en cultivant ce qui de toi est en moi que je poursuivrai mon épanouissement. Puisque j’assume ta présence en moi, je ne suis plus obsédé par ton absence.
Quand j’ai expliqué que tu étais ma raison de vivre, on m’a dit qu’il fallait que j’en trouve d’autres. Et moi, comme un docile mouton, j’ai acquiescé. Puis, je me suis rendu compte que je me trompais. Il me suffisait de comprendre que tu es toujours ma raison de vivre. Pourquoi est-ce que j’oublierais tout le bien que tu m’as fait ? Je n’ai pas besoin d’autres raisons, Arthur, tu es encore le moteur extraordinaire qui m’incite à agir, à m’accomplir.
À la recherche de ces autres raisons que je ne trouvais pas, je devenais amorphe et léthargique. Maintenant, je découvre de l’entrain envers mes projets, modestes et au rythme lent qui était le nôtre, car désormais, rien ne sera plus pressant, tout sera en train.
Je ne refais pas ma vie, je la poursuis. Tu es toujours là, en moi, mon Arthur.
Je t’aime !
Ton Julien.
* Eleanor Rigby, The Beatles (Lennon-McCartney)
**Non, je ne regrette rien, Édith Piaf (Charles Dumont, Michel Vaucaire)
LAGACÉ, Francis
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SITE DE FRANCIS LAGACÉ
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