Francis nous parle d’ Orwell, Huxley, Lénine et Zamiatine

Orwell, Huxley, Lénine, Zamiatine et moi
22 juin 2026
La chanson de Marie Laforêt, « Ivan, Boris et moi », m’a inspiré le titre de ce billet. Les plus vieux s’en rappelleront.
Grâce à mon ami Sergio, j’ai entendu parler d’Evguéni Zamiatine, l’auteur de Nous. Ce roman écrit en 1920 a servi d’inspiration à 1984 de George Orwell. Je l’ai lu avidement, puis ai décidé de « relire » 1984, pour me rendre compte qu’en fait je ne l’avais jamais lu. Je confondais avec Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley.
Les ressemblances entre Nous et 1984 sont frappantes et le scénario en est presque identique. Dans un monde dystopique, les gens sont surveillés et ne peuvent pas échapper à une sorte de police de la pensée. L’autorité suprême est représentée par le Bienfaiteur chez Zamiatine ou Big Brother chez Orwell. Ce chef fait disparaître les personnes fautives et personne ne semble s’en offusquer. La pensée autonome est réduite au minimum. L’instinct sexuel est, comme dans le cadre de tout totalitarisme (qu’il soit religieux ou politique), strictement encadré et réglementé.
Dans les deux cas, le héros, qui porte un nom chez Orwell (Winston), un numéro chez Zamiatine (D-503), rencontre une femme, commet des gestes interdits avec cette personne et, en cherchant l’aide d’un tiers, se fait trahir.
Dans les deux œuvres, le héros écrit un journal. La grande originalité du narrateur de Nous est qu’il lègue ses écrits aux lecteurs du passé, car aucun futur différent du présent n’est envisageable.
Même le motif passager des trois personnages mythiques qui s’opposent au régime est repris dans 1984. S’ils sont anonymes chez Zamiatine, ils ont des noms chez Orwell, mais on s’empresse de préciser qu’ils n’ont jamais existé (légende chez l’un, hallucination chez l’autre).
Le lieu qui cristallise le monde rejeté par la nouvelle société est représenté par une vieille maison à l’orée des régions sauvages chez Zamiatine. Chez Orwell, il s’agit d’un appartement vieillot et oublié.
Dans la dystopie de Zamiatine, tous les murs sont en verre et chacun·e vit à la vue de tout le monde. Les stores sont baissés lorsque les relations sexuelles programmées sont permises. Dans la société décrite par Orwell, la surveillance est exercée par le télécran domestique, auquel on ne peut échapper qu’en s’installant de côté pour se trouver dans un angle mort. On comprend qu’une disparition prolongée de la vue sur écran provoquerait une enquête.
À la fin des deux romans, l’ordre est rétabli, car on ne peut échapper à ces sociétés fermées et implacables.
Dans Nous, le bonheur est présenté comme une absence totale de liberté. Aucun choix n’est plus nécessaire ; tout ce qui est bien et bon a déjà été choisi pour le citoyen·la citoyenne. On doit donc être heureux malgré soi. Ce roman nous offre une bonne réflexion sur la liberté et la surveillance.
Dans 1984, le développement sur la guerre en explicite l’utilité. Elle est perpétuelle mais impossible à gagner à cause du danger nucléaire. Cela maintient donc l’équilibre des forces en présence (exactement comme c’est le cas aujourd’hui). On comprend ainsi le sens profond du slogan « La guerre, c’est la paix ».
Dans 1984 apparaît le concept de double pensée qui correspond exactement aux discours contradictoires de notre Trump contemporain ou de son copain Macron, discours que ce dernier appelle pompeusement la « pensée complexe ». Comment contester une chose qui est à la fois tout et son contraire ?
Le futurisme de Nous trouvera son écho dans Métropolis le film de Fritz Lang (1927), inspiré du roman du même titre de Thea von Harbou (1926).
J’ai trouvé le style de Zamiatine beaucoup plus fluide, riche et poétique. Orwell est plus technique et banal. En donnant peu d’explications, le premier cultive le mystère d’un monde futuriste dont il faut accepter qu’on ne comprend pas tout. Ça me paraît plus efficace que les descriptions d’Orwell, qui se veulent plus réalistes.
D’ailleurs Zamiatine est connu pour son habileté stylistique. Dans ses lettres à Lénine, il imite le style même de son destinataire. Cela ajoute à l’effet de conviction.
« C’est la motivation esthétique qui est première chez Zamiatine, et non la motivation réaliste ou idéologique comme chez Bounine ou Gorki » nous apprend Michel Niqueux dans une étude sur un récit de Zamiatine intitulé Choses de province.
Voilà qui explique bien ma préférence pour le bon Evguéni.
LAGACÉ, Francis
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