mercredi 24 décembre 2025

Le long hiver corvidé

 

Je laisse la parole à Francis

Le long hiver corvidé

(conte)

 

23 décembre 2025

À Lisbonne, ce jour-là, c’était un soleil d’hiver assez agréable. Près d’une ancienne église convertie en centre socio-communautaire, il y avait un jardin où Arthur et Julien se reposaient sur un banc, face au dieu de la lumière.

Arthur se lève et va observer un buisson de fleurs, dont Julien, resté sur le banc, n’arrive pas à déterminer le genre ni l’espèce, famille des rosacées sans doute.

Dans le ciel, tout à coup, deux immenses corbeaux cachent le soleil. L’un vole de long en large, l’autre tournoie autour d’une colonne d’air qui se situe exactement au-dessus de la tête d’Arthur. Une aura noire traverse le cerveau de Julien. « Arthur chéri, viens te rasseoir près de moi s’il te plaît ! » Julien n’ose pas lui décrire cet augure.

De retour à Montréal, fin janvier : « Julien, viens voir ! Regarde, j’ai trouvé des bosses sous mes aisselles et autour de mon cou. »

Une séquence de prises de sang et de rendez-vous compliqués allait s’enclencher. De kystes à ganglions infectieux, on n’arrivait pas à se décider. Mais une hyperkaliémie détectée dans l’une des analyses allait précipiter le séjour à l’urgence.

Le temps de faire une toilette sommaire, on appelait vivement un taxi et on se dirigeait vers l’hôpital pendant que trois corbeaux suivaient de loin en loin le véhicule dans les rues enneigées.

Le froid s’immisçait dans les os de chacun.

Les reins étaient atteints, mais pas seulement. Un lymphome de stade quatre, c’est une sentence irrévocable. Pourtant, une petite flamme clignotait. Six traitements de chimio pourraient offrir une survie de quelques années. De timides rations de soleil éclaireraient les mois de mars et d’avril, malgré la faiblesse des reins et la raréfaction des globules blancs.

Alors que les pigeons venaient habituellement sur le toit de leur immeuble, ce jour-là, c’étaient des corbeaux qui avaient pris toute la place. L’oncologue avait trouvé des cellules malignes dans le liquide céphalo-rachidien. Elle ne donnait pas cher des jours d’Arthur. Julien était révolté. Comment avait-on pu laisser espérer, puis remettre brutalement le couvercle sur la marmite ?

Il fallait tenter une dernière chance. Une chimio du cerveau, très dure pour le système, se ferait en interne à l’Institut des traitements hémato-oncologiques. Quotidiennement, Julien se rendrait passer la matinée et l’après-midi avec Arthur, réservant les soirs au lavage, ménage, courrier, marché, etc.

Chaque matin, en sortant du métro avant de prendre le bus qui menait à l’Institut, Julien voyait sur le petit arbre de l’autre côté de la rue, des corbeaux qui s’y perchaient, puis quittaient les branches pour se rabattre au sol.

Arthur désespérait de sortir de ce lieu. Chaque jour on trouvait un défaut à sa formule sanguine. Ce fut un mois de mai infiniment triste, pluvieux et froid.

Un jour tout de même, les deux amoureux virent un étourneau qui chassait un corbeau sous un soleil qui baille. Arthur sortirait de l’Institut et vivrait une pause bienfaisante pendant un été rétréci.

Celui-ci n’était pas encore terminé que le monstre reprenait ses ravages. On dut réitérer les traitements. Étonnamment, le corps d’Arthur réagissait bien. Cet après-midi ensoleillé où l’on se préparait à rentrer à la maison, deux corbeaux vinrent picorer le sol près de la fenêtre de la chambre du malade. Ils s’incrustèrent jusqu’au départ d’Arthur.

Revenu à l’appartement, Arthur manifesta des symptômes nouveaux. Son œil droit, son visage, ses jambes ne lui obéissaient plus. Après entente avec l’oncologue, on tenta un baroud d’honneur en commençant par de la radiothérapie suivie de chimios de choc. Ça devait passer ou casser. D’allers en retours, le taxi était suivi par des corbeaux arrogants.

Un matin, Arthur faisait la vaisselle. Julien s’approcha de lui pour lui caresser la tête. Il s’aperçut, à son grand désarroi, qu’il n’avait plus besoin de s’étirer pour le faire.

Julien embrassa son mari, puis le serra longuement dans ses bras. Son Arthur avait toujours saisi pour lui les objets inaccessibles, sur les tablettes du haut. Désormais, les deux auraient besoin d’un escabeau.

À la rencontre suivante avec l’équipe médicale, les dés en étaient jetés. Finies, les thérapies. On se réfugierait dans la douceur du domicile.

Même pas une semaine de trève. Après la sieste de midi, on vit un corbeau paresseux usurper le lampadaire habituel d’un pigeon.

Et l’hiver tomba sur nos deux compagnons comme une tonne de briques. Il fallut allumer le chauffage trois semaines plus tôt que d’habitude. La neige s’en mêla. Comme si ce n’était pas assez compliqué de se préparer pour aller faire les tests de suivi.

Régulièrement, une nouvelle faiblesse se manifestait. La marche plus difficile, le contrôle d’un membre qu’on perd, l’équilibre qui ne revient pas. Et comme dans la chanson de Brel, Arthur alla « du lit à la fenêtre, puis du lit au fauteuil et puis du lit au lit. »

Le cœur serré, on se résigna à entrer dans le Centre de soins palliatifs sachant qu’on sort de ce lieu quand la chaleur a fui nos veines.

Le troisième jour en après-midi, Arthur fit remarquer à Julien une nuée de corbeaux si dense qu’à son passage, c’était comme la nuit. Les oiseaux faisaient les cent coups d’ailes, allant et venant au-dessus de l’édifice, alternant l’ombre et la lumière faiblarde de décembre. Le manège dura de très longues minutes.

Au petit matin du cinquième jour, la lumière s’éteignait dans les yeux d’Arthur et l’averse interminable commençait dans le cœur de son amoureux.

Julien entamait la dernière partie de l’hiver le plus long et le plus cruel. Il l’appela l’hiver corvidé.

LAGACÉ, Francis

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www.francislagace.org

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