Voici un texte de Francis que je vous invite à lire

Comment ça va ?
28 juin 2026
Mon cher Arthur,
Tu ne m’as jamais posé cette question. Tu avais saisi qu’il m’est impossible de comprendre ce qu’elle signifie vraiment. En corollaire, je n’arrive jamais à y répondre correctement.
Tu as compris que je me demande ce qu’on veut savoir : si je ressens de la douleur, si je suis content de mon sort, si mes projets vont bon train, si j’ai des tracas, si l’amour est dans l’air, si j’ai le moral... C’est tellement vaste...
De toute façon, est-ce qu’on accepterait une autre réponse que : « Ça va bien » ?
Toi, tu t’y es fait. Tu acceptais de répondre machinalement : « Ça va bien ». Le Comment ça va ? des Montréalais étant l’équivalent du How do you do ? de certains Anglo-Saxons, auquel on ne répond pas I’m doing fine ni I’m doing bad, mais bien par un autre How do you do ?
Même pendant cette horrible maladie qui t’a emporté, tu as continué à enchaîner les Ça va bien pour sacrifier à la coutume.
Je t’entends, cher Arthur, qui comprends toujours l’humaine humanité. Tu as bien raison de me le dire : ce n’est pas leur faute. Personne ne fait exprès de me troubler avec cette question. C’est d’une part l’habitude, tout le monde fait comme ça, puis c’est une volonté aimable de s’informer de mon humeur, de ma santé, etc.
Mais quand on vit un deuil, je trouve cette question cruelle parce que je fais la moyenne des moments de joie et des moments de tristesse. Naturellement, la tristesse l’emporte. Et ce n’est ni de la mauvaise volonté ni de l’apitoiement. C’est juste l’ordre des choses. Le contraire serait du déni.
Pourrais-je répondre « Ça va mal » ? Personne ne veut entendre cette réponse parce qu’on s’imagine que c’est terrible. Pourtant, c’est absolument normal. Si je répondais « Ça va bien », je mentirais effrontément et je me sentirais insincère, j’aurais l’impression de tricher. Tu sais bien que je n’ai pas cette insouciance. Il n’y a pas de raison que je me sente bien quand la galaxie dans laquelle je vis n’a plus d’étoiles, seulement des planètes éteintes et des trous noirs.
Le soleil qui m’illumine n’est pas dans l’espace. C’est toi dans mon cœur.
J’ai lu un paragraphe de l’un de ces philosophes de supermarché qui comparait la mort d’un être cher à un pavé dans la mare, à tout l’affolement que ça suscite, puis au calme qui revient. Ce prétentieux faux humble a la sensibilité d’une brute. D’abord, la mort de l’amour de sa vie n’est pas la perte d’un être cher, mais le deuil de sa propre vie.
Ça ne se compare pas à la perte d’un père, d’une mère, d’un frère, d’une sœur, d’un·e ami·e, y compris le·la meilleur·e ; je le sais, je les ai toutes vécues. Même mis ensemble, tous ces deuils n’arrivent pas à la cheville de l’incommensurable deuil du grand amour de sa vie.
Ensuite, comparer ce deuil terrible à un pavé dans la mare illustre un manque d’empathie digne d’un robot. Ce n’est pas un dérangement dans la mare, c’est l’étang au complet qui a été passé au bulldozer. Il est et restera méconnaissable.
Tu vas sans doute créer une tornade au-dessus du jardin où j’ai répandu tes cendres. Tu sais ce que notre amie Cécile a répondu quand je lui ai expliqué ça ? Elle a dit : « Je crois que tu exagères. » J’ai répliqué : « Tu ne sais pas de quoi tu parles, alors n’en parle pas. »
Les personnes que je connais qui ont connu un deuil comme le mien, m’ont dit qu’il y faut au moins trois ans. Et je les crois.
Les gens s’imaginent que parce qu’on a vécu longtemps ensemble, la passion s’émousse. Ce n’est pas vrai. La passion sexuelle peut être moins forte, mais la passion du cœur ne cesse de croître. Quand elle a crû pendant 37 ans, elle ne s’éteint pas en six mois, pas même en 36.
Bien sûr que je connaîtrai d’autres joies. Ça m’arrive déjà. Mais, je ne retrouverai pas le bonheur parce que je ne l’ai pas perdu. Il s’est juste arrêté là, et il est pour toujours dans ma mémoire. Ce souvenir que je chéris est beaucoup plus important que la recherche d’une reprise chimérique.
C’est exactement comme lorsque j’ai arrêté d’enseigner. La relation avec les étudiant·e·s était au sommet. Continuer n’aurait fait que m’emmener sur l’inéluctable pente descendante.
Comme je te le disais dans ma précédente lettre, j’ai retrouvé de l’entrain pour mes modestes projets, mais rien ne sera comme avant.
Encore une fois, tu as raison de me rappeler que les injonctions au bonheur et à se sentir bien partent d’une bonne intention, même si objectivement c’est brutal. Elles ne nous permettent pas de vivre la tristesse, de l’équilibrer par les bons souvenirs. Les bons souvenirs font, eux aussi, pleurer. C’est ça qui est sain, pleurer et faire face à un monde changé pour toujours. Pas faire semblant.
Je sais, mon adorable Arthur, tu comprends toujours sans juger. Tu te rappelles, tu as consacré toute une année à me consoler de la mort de mon père.
Les ami·e·s ont la sagesse de nous accompagner sans prétention. Iels savent qu’iels aident à éclairer le chemin juste par leur présence.
Et, toi, Arthur, tu te chargeras de me consoler de ta propre mort.
Merci mille milliards de fois, mon amour !
Ton Julien pour l’éternité.
LAGACÉ, Francis
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SITE DE FRANCIS LAGACÉ
www.francislagace.org
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