samedi 15 août 2026

Qualité de vie

 

Laissons Francis nous parler de la qualité de vie

Qualité de vie 

 

15 août 2026

Justin était si fier de sa maison à Sainte-Céleste. Deux heures et demie de route le matin pour se rendre en ville, quand ça allait bien, parce que certains jours il restait enfermé dans sa boîte de tôle motorisée pendant une demi-éternité, conséquence d’embouteillage ou d’accident. Autant, bien sûr, le soir pour rentrer au paradis. Toujours en retard aux réunions, il ne manquait pas d’en imputer la cause à la traverse des ponts.

—En tout cas, je sais pas comment vous faites, vous autres à Montréal, pour endurer ça tout le temps, ces ponts-là, on est toujours coincés là-dessus.

Pourtant, même les rares jours où il a dormi chez son fils nouveau papa, lequel demeurait aux Habitations Jeanne-Mance près du Cégep où nous travaillions, il trouvait le moyen d’être en retard. Mais passons, je me contentai de lui répondre :

—Mon pauvre Justin, c’est parce qu’on les prend pas les ponts. C’est les banlieusards comme toi qui les occupent et les bloquent. Le métro, il passe sous terre.

—En tout cas, moi, à Sainte-Céleste, j’ai une vie de qualité !

C’était l’argument absolu, final, définitif et conclusif à toute conversation. Il avait donc un régime de vie supérieur au mien, sa collègue enseignante. En fait, il était beaucoup mieux que tous les pauvres demeurés de Montréalais, parce qu’il pouvait se reposer à la campagne dans un décor enchanteur et s’y défaire du stress de la ville. Impossible de lui remontrer que je subissais beaucoup moins de stress à lire un livre dans le métro qu’à rouler cinq heures par jour dans un véhicule bruyant. Lui, il entendait rigoler la rivière en tendres glouglous et festoyer les oiseaux en triolets divins.

De mon côté, malgré le misérable quatre et demi où je croupis avec ma conjointe dans un quartier minable où il y a une fruiterie à deux pas et un supermarché à l’angle de la quatorzième rue, je suis toujours d’une ponctualité redoutable. Je me rappelle la seule fois où je suis arrivée en retard à une réunion du département. J’avais loué une voiture pour la journée, des appareils électriques achetés récemment attendaient que je finalise leur adoption en les installant chez nous. Je me suis d’ailleurs fait fort de le souligner à mon arrivée : « Excusez-moi, désolée d’être en retard, mais c’est parce que je suis venue en automobile. J’ai cherché longtemps pour trouver du stationnement. »

Par quel terme désigner cette qualité de vie dans laquelle il se vautrait avec sa charmante épouse ? Ce décor propre à effacer le stress qu’il s’infligeait tous les jours avec son bolide ? Il m’y a invité une fois. Je devais m’y rendre un jour du milieu de l’été. J’avais donc dû louer une bagnole. Quelle surprise de me retrouver devant une cabane toute rapiécée ! Certes, quand on est chez soi, on peut estimer que la plus petite bicoque est son château, mais le travail à exécuter pour rendre cet endroit habitable me paraissait insurmontable, et j’avais tout le mal du monde à imaginer que cela pût être relaxant.

L’accueil m’instruisit rapidement sur la raison profonde de l’invitation. Derrière la « maison », je pouvais apercevoir près d’un filet d’eau stagnante (la fameuse rivière qui sourit de ses glouglous) bordé de trois arbres maigrichons et desséchés sur une branche desquels étaient perchées deux corneilles, coiffé de son chapeau de paille et de ses habits de gentleman farmer, bondir mon hôte qui se précipita sur moi.

—Ah, tu arrives juste dans le bon temps, Nicole ! J’allais sarcler le jardin. Viens m’aider !

—Bonjour quand même ! Je ne vois pas Isabelle.

—Elle est allée marchander des grains pour nos poules.

Le potager en question était la proie des herbes folles depuis le printemps à tout le moins et n’avait jamais connu la caresse de la sarclette. Les mouches et les moustiques essaimaient en nuages opaques autour de nos têtes. La face de mon collègue s’allongea considérablement quand je lui déclarai :

—Écoute, si tu m’as invitée pour faire ton sarclage, il aurait fallu me prévenir. Je me serais habillée en conséquence et, surtout, j’aurais apporté du chasse-moustique et un filet. Je ne supporte pas ces bestioles, tu le sais bien. Alors, soit tu remets ça, soit je rentre sur-le-champ.

—Ben, je pensais...

—Non, n’y pense pas !

—C’est pas grave, je vais appeler Yvette demain... j’veux dire, j’vais m’y mettre demain. On va se préparer un petit repas, d’accord ? Mais, d’abord, on fait le tour du propriétaire.

Les poules, les chats dépenaillés, les chiens galeux, rien ne m’a été épargné. Je m’exclamai ironique en m’inspirant d’une chanson de Nino Ferrer :

—Il n’y manque qu’une tortue et un poisson rouge pour que ce soit la maison du bonheur !

Mais la réplique me laissa sans voix :

—Isabelle t’a raconté notre secret ?

La suite finit de me décourager. Il fallait retraverser la basse-cour avant d’arriver dans la salle de séjour où, selon le plan proposé, l’on prendrait l’apéro pour aller ensuite nettoyer la cuisine. La salle de séjour était orientée vers l’ouest d’où les vents dominants nous apportaient de prégnantes exhalaisons de purin. Je n’ai pas tardé à tousser et à avoir mal au cœur. Je faillis m’évanouir et me mis à me gratter frénétiquement le bras droit, prétextant une allergie soudaine pour retourner à la maison vu que j’y avais oublié mes crèmes antihistaminiques, grâce à quoi je pus m’éloigner définitivement de la qualité de vie avec laquelle, comme le savait Justin, j’étais incompatible.

NDLA : Cette nouvelle fait partie du recueil N’allez jamais à Montréal paru en décembre 2021.

LAGACÉ, Francis

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