dimanche 13 novembre 2016

Une compagnie de théâtre s’attaque à l’injustice sociale dans les rues de Gaza


Je partage par solidarité avec le peuple palestinien



Salem, en rouge, confronté à une discrimination de la part de son professeur et de ses camarades de classe dans une scène de classe, tirée de « In the Rectangle of Doubt » (Dans le rectangle du doute) – Mohammed Asad

Une compagnie de théâtre s’attaque à l’injustice sociale dans les rues de Gaza 

Mousa Tawfiq – The Electronic Intifada – 27 octobre 2016

La scène est, de façon inattendue, intense.

Dans une salle de classe à Gaza, il est demandé aux nouveaux élèves de dire où ils habitent. D’ordinaire, c’est une question assez simple, mais là, un des élèves hésite. Il devient vite évident que c’est un Bédouin. L’attitude de l’enseignant et de ses camarades change presque aussitôt.

Cette scène est tirée d’une nouvelle pièce qui est inhabituelle à plus d’un titre : elle confronte publiquement le public de Gaza avec des fléaux sociaux rarement décrits de façon aussi ouverte, et pour la première fois selon les organisateurs à l’origine du spectacle, sous la forme d’un théâtre de rue.

Au cours des derniers mois, les Palestiniens de Gaza ont pu assister au spectacle In the Rectangle of Doubt (Dans le rectangle du doute) dans les rues publiques ou des institutions locales, un début pour les clowns et marionnettistes les plus connus en spectacle de rue. Et, à la différence de ce genre de spectacle, les Theatre Day Productions (Productions Théâtre du Jour) cherchent à réaliser quelque chose d’encore plus ambitieux.

« Nous avons voulu faire prendre conscience aux gens des problèmes sociaux à travers un véritable théâtre de rue », dit Tania Murtaja, responsable des relations extérieures de la compagnie de théâtre, à but non lucratif, à The Electronic Intifada.

La forme, explique-t-elle, est très efficace pour créer un lien avec le public, ce qui est nécessaire lorsque l’on confronte les gens aux problèmes de leur milieu. Et la discrimination à l’encontre des Bédouins a été choisie comme thème de la pièce, après des mois de remue-méninges et de recherches.

« Nous avions remarqué la discrimination à l’encontre du peuple d’Um al-Nasseer » dit Murtaja, en parlant de ce village bédouin qui se trouve dans l’extrême nord de la bande de Gaza, où les habitants conservent leurs traditions et coutumes spécifiques. « Alors nous nous sommes rendus là-bas, débordant de questions sur leurs vies et leurs expériences ».

Le spectacle

Le spectacle est mobile et se déplace dans toute la bande de Gaza. D’abord, une équipe technique de quatre personnes arrive pour installer la scène. Puis une musique – enregistrements traditionnels de chansons bédouines, avec leur rythmes et mélodies caractéristiques – est diffusée pour rassembler un public.

La pièce elle-même tourne autour de l’histoire de Salem, un jeune homme qui a souffert de la discrimination et qui a été invité à s’exprimer à ce sujet lors d’une émission télévisée, l’éponyme (pour la pièce) de In the Rectangle of Doubt. Cette métaphore permet au personnage à la fois de relater verbalement, et d’interpréter, les différentes situations qu’il a vécues.

Parmi ces situations, il y a la scène de la classe où se trouvent mis en présence les nouveaux élèves. Tous les élèves répondent sans hésiter quand leur professeur leur demande où ils habitent, sauf Salem qui reste silencieux. Puis,

« D’où j’habite, si je regarde vers l’ouest, je vois la mer. Si je regarde vers le nord, je vois les barrières frontalières israéliennes. Mais si je regarde vers le sud, je vois un immense bassin d’eaux usées. Et si je regarde vers l’est, je ne vois que des rues ».

L’enseignant comprend immédiatement. « Tu habites à Um al-Nasser » affirme-t-il, et à partir de là, peu importe le zèle avec lequel travaille Salem, le garçon est traité autrement.

Ainsi, la pièce retrace la vie de Salem et les obstacles qu’il rencontre, obstacles dont les acteurs débattent depuis la scène avec le public, une fois la pièce finie.

Des mois de préparation

Les acteurs – six au total – se sont préparés méticuleusement en partant à la fois de l’enseignement dans le village et de la création de leur propre spectacle.

Dix-huit séances dramatiques ont été organisées dans les deux écoles d’Um al-Nasser.

« Nous nous sommes concentrés sur l’enseignement des enfants, comment l’exprimer à travers le théâtre. À la fin, nous avons eu des rôles tout simples, joués par les enfants eux-mêmes », dit Murtaja.

Les enfants eurent toute liberté de choisir leurs propres idées pour leurs courtes interprétations, dit Murtaja, tandis que les femmes qui jouent dans la compagnie de théâtre passaient leur temps avec les femmes du village.

« Notre rôle était de placer leurs idées dans un cadre artistique ».

Pendant quatre semaines, les acteurs vécurent à Um al-Nasser. Ils mangeaient, ils discutaient et jouaient ensemble.

« J’étais très curieux » dit l’acteur Said Khawalda, 27 ans. « Et ils m’ont enthousiasmé. Ils ont leur propre histoire, leurs propres rêves et traditions ».


Des enfants assistant au spectacle In the Rectangle of Doubt, à Beit Hanoun. Mohammad Asad.

Après les séances dramatiques, un groupe d’enfants du village fut invité à venir jouer avec les acteurs, sur la scène.

« Ce fut une expérience incroyable. C’était la première fois qu’ils se trouvaient sur une scène. Et ils nous ont donné de nombreuses idées pour jouer leur rôle » dit Khawalda.

Le club Theatre Day Productions passa alors huit autres semaines à écrire et répéter sa propre pièce avant de la lancer, à Um al-Nasser même, en août. Et les commentaires des habitants d’Um al-Nasser s’avérèrent précieux.

« Nous avons travaillé dur, avec les gens d’Um al-Nasser, pour montrer quelle est leur véritable situation », dit Khawalda.

Aucune rue n’a été négligée

« Quand je suis arrivé au club, il y a vingt ans, nous rêvions d’avoir un jour un spectacle dans chacune des écoles de Gaza » dit Rafat al-Aydeh, directeur artistique de Theatre Day Productions, et directeur de In the Rectangle of Doubt. « Aujourd’hui, nous avons des antennes en Cisjordanie, nous avons un théâtre de rue et des acteurs très doués avec la souplesse et la compétence qu’il faut pour jouer dans les rues ».

Début octobre, la compagnie s’est produite à Beit Hanoun, une ville à l’extrême nord-est de la bande de Gaza. Le public y fut totalement engagé, riant, applaudissant et acclamant tout au long de la représentation.

Les enfants affluaient pour voir la pièce.

« Nous étions en train de jouer dans le quartier quand nous avons entendu le bruit de la pièce », dit Omar al-Masri, 12 ans, qui est accouru pour voir ce qu’il se passait avec son cousin, Yazan, 11 ans. « C’est la première fois que nous voyions une pièce et nous avons aimé cela, spécialement la musique et les acteurs drôles ».


Rafat al-Aydeh, directeur artistique de Theatre Day Productions, a pour but de tenir des représentations dans « chacune des rues de Gaza ». Mohammed Asad.

Mais les générations plus âgées sont venues elles aussi.

Walid Abu Ouda, 60 ans, dit que c’est la première fois qu’il voyait quelque chose comme ça. « Je suis dans ce club depuis des années. C’est la première fois que je vois une activité aussi riche. Nous avons bien reçu le message, et je suis sûr qu’il nous influencera ».

Le concept de théâtre de rue est étranger à de nombreux Palestiniens, mais comme à Beit Hanoun, al-Aydeh dit que le public réagit bien en général.

« Nous avons joué 35 fois, dans les rues, dans des clubs et des lycées. Nous continuerons de jouer jusqu’à ce que nous ayons couvert chacune des rues de Gaza ».

Al-Aydeh dit que le groupe étudie déjà de nouvelles directions pour la pièce.

« Notre passion nous encourage à continuer de travailler. Nous sommes en train de planifier un nouvel épisode de In the Rectangle of Doubt avec de nouveaux défis sociaux ».

Mousa Tawfiq est journaliste, basé à Gaza.

Traduction : JPP pour l’Agence Média Palestine

Source: Electronic Intifada


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